Partout, ça craque. Partout, le mécontentement grandit, s’accumule. Partout où il gagne du terrain, et il n’est guère d’espace qui lui échappe, l’ordre dominant crée des rancœurs, nourrit l’amertume, génère de la frustration. Partout où il se présente, mine enjouée, sourire dédaigneux – « décontracté » lui dit-on dans ses séminaires – partout donc, celui qui veut se présenter en ami ne se fait que des ennemi·e·s.
Nous nous en réjouissons.
Et pourtant, nous ne nous réjouissons qu’à demi. En un endroit, nous sentons comme un trouble. C’est qu’à nous autres « psys » (psychanalystes, psychologues, psychiatres, et autres artisans du soin psychique), le capital – puisqu’il faut bien le nommer – a réservé un drôle de tour. Dans son dispositif idéologique général, il nous a réservé une place de choix, compte sur nous pour l’accomplissement d’une tâche essentielle : adapter les individus au sort peu enviable qu’il leur réserve. Pis encore, le leur faire aimer !
La dynamique est maintenant bien connue. Dans ses premiers temps, le capitalisme tient les travailleurs par leur besoin le plus élémentaire : survivre. C’est l’aiguillon de la faim qui contraint hommes, femmes et enfants à s’épuiser plus de douze heures par jour dans des fabriques, jusqu’à la mort bien souvent. Mais on ne tient pas bien longtemps une telle masse de travailleurs par un affect aussi triste. Contraint de se transformer pour persévérer dans son être, le capitalisme engage sa métamorphose taylorienne. Pour écouler les stocks qui s’accumulent et le menace de s’effondrer sous le poids d’une surproduction, le capital augmente le salaire de ses travailleurs de sorte qu’ils puissent désormais consommer des biens de confort, en plus de ceux nécessaires à la survie. Les stocks s’écoulent, le capital augmente et les bourgeois se frottent les mains… jusqu’à la prochaine crise ! Celle-ci survient dans le courant des années 70 et contraint le capitalisme à une nouvelle transformation : c’est son virage néolibéral. Pour augmenter la rentabilité du capital, il faudra rendre heureux celui qui se tue à la tâche – c’est que celui qui s’active dans la joie est plus productif que celui qui le fait sous la contrainte. Jusqu’ici, le travailleur travaillait pour survivre et consommer, autrement dit pour autre chose que le travail lui-même ; il travaillera désormais pour travailler, parce qu’il aime ça.
Et c’est là que nous intervenons, c’est à nous de lui faire aimer ça. Telle est l’indécente mission qui nous est confiée : rendre nos servitudes désirables. Nous voilà, bon gré mal gré, mis au service de ses intérêts comme peuvent l’être, ailleurs, économistes ou biologistes. C’est que le capital se sert de tout. C’est son truc ça : il se sert. Y compris des sciences sociales s’il le faut. On ne s’étonnera pas, cependant, que son premier geste soit, précisément, d’en escamoter la dimension sociale – le social, on le sait bien, le capital le nie. « Cachez ce social que je ne saurais voir ! » s’écrit-il apeuré ; et les courtisans de toutes sortes de le satisfaire.
Ça n’est pas tout.
Il ne s’agit pas seulement de rendre désirable le Capital et son monde, mais encore d’empêcher de penser qu’un autre monde soit possible – autrement dit, de dépolitiser.
Un exemple. Ici, un étudiant s’immole par le feu faisant savoir, dans un texte rédigé pour l’occasion, que son acte vaut dénonciation de ses conditions matérielles d’existence – geste explicitement politique donc. Plus précis encore, le jeune homme nomme des responsables : là un gouvernement, ici un président de la République. Ni une, ni deux, voilà qu’un « psy » débarque, plein d’explications dans sa besace : « A l’évidence, les conditions de vie de ce jeune homme ne peuvent suffire à expliquer son geste, autrement tous les jeunes dans la même situation en ferait de même. D’ailleurs, n’avait-il pas fait l’objet d’un suivi psychologique, il y a quelques années de cela, en raison de symptômes dépressifs graves ? De plus, ce dernier était en proie à une période difficile, les relations avec sa petite-amie étaient conflictuelles et… » ainsi de suite. Le jeune est déprimé comme tant d’autres, et son geste est celui, purement individuel, du désespoir. Pas de politique là-dedans, rien que du psychologique. Circulez, il n’y a rien à voir.
Cette scène nous est devenue familière, nous la voyons partout. Nous l’appelons « psychologisation », autre nom de la tendance à analyser systématiquement et exclusivement, selon des grilles de lecture propre à la psychologie, des phénomènes qui n’en relèvent pas ou pas seulement. En devenant dominantes, ces explications psychologisantes effacent l’analyse proprement politique et nous placent dans une position paradoxale. Nous pourrions nous réjouir de voir qu’il n’y a rien, nulle part, qui ne puisse faire l’objet d’une analyse psychologique, et sur lequel un·e psychologue n’ait quelque chose à dire. Partout on requiert notre attention, on demande notre avis, on sollicite notre expertise. Nous pourrions nous réjouir, nous ne le faisons pas. Car s’il est vrai que l’idéologie dominante est l’idéologie de la classe dominante, et que, la psychologie occupe une place privilégiée dans le dispositif idéologique du capitalisme contemporain, alors il nous faut bien admettre que la psychologie aujourd’hui sert la classe dominante.
Cette subordination de la psychologie aux réquisits du Capital, nous la combattons.
Dès lors, pour tous les insatisfait·e·s de la captation réalisée par les instances de pouvoir de notre discipline – mais s’agit-il bien d’une captation ? ou le ver était-il dans le fruit ? – une nécessité s’impose. Si les pratiques hégémoniques en psychologie sont aujourd’hui au service de la domination, il nous faut construire des pratiques contre-hégémoniques. Autrement dit, des pratiques au service de l’émancipation.
Cette proposition suscite d’emblée une multitude de questions, dont celles-ci :
- Quelles sont les conditions de possibilité concrètes d’une telle discipline ?
- Comment échapper à la tendance normative, ô combien insidieuse, qui nous conduit à distinguer le normal du déviant, le sain du pathologique ; bref, à dispenser conduites et valeurs ? Est-il même simplement possible d’y échapper ?
- Comment maintenir la pertinence de nos analyses en insistant sur l’importance de ce qui est extérieur à notre champ – histoire et géographie critiques, sociologie, littérature de la lutte, etc. – et que l’usage dominant aujourd’hui tend à effacer ?
- Comment enfin user d’une psychologie qui n’efface pas le politique mais au contraire, comme un catalyseur, le dévoile encore davantage ?
Nous tenons qu’un usage émancipateur de la psychologie, tant individuel que social, est possible. L’Histoire l’a montré. La pratique psychanalytique, malgré les réserves que d’aucun·es lui adressent légitimement – dont nous devons nous nourrir pour la repenser à nouveau frais – en a fait la démonstration. Son rôle émancipateur, pour toute une série de sujets, est indéniable. Nous savons aussi qu’elle fut au contraire, pour beaucoup d’autres, l’outil d’une stigmatisation, la caution intellectuelle de leur oppression politique, de leur infériorisation. Nous croyons qu’il ne s’agit pas là d’une nécessité. Nous comptons même démontrer que la psychanalyse porte en elle les possibilités de son contraire : l’émancipation pour toutes et tous. C’est pourquoi la psychanalyse constitue pour nous un déjà-là révolutionnaire, socle indispensable de notre proposition nouvelle.
Cette proposition, nous la voulons :
- Communiste, bien-sûr. Si notre proposition est contre-hégémonique, c’est qu’elle s’oppose à l’idéologie dominante, au service des intérêt du capital. Comment nommer autrement que communiste les forces qui concourent au mouvement réel de sortie du capitalisme ? Partout où nous travaillons, partout où nous mettons les pieds, nous nous efforcerons de défendre les pratiques concrètes qui conteste les modes d’organisations imposés par le capital. Mieux, nous chercherons à en produire de nouveaux, à nous montrer actifs plutôt que ré-actifs.
- Interstitielle donc, en tant qu’elle peut croître partout, en institution comme en cabinet, au gré de longs groupes de travail ou autour d’un verre partagé. Nous voulons essaimer partout, sans centralisation aucune. S’immiscer chaque fois que nous trouvons du jeu pour réanimer enfin le spectre qui jadis hantait l’Europe.
- Psychanalytique, nous l’avons dit, en tant qu’elle respecte la singularité des modes de jouir et qu’elle s’inspire des acquis théoriques de cette discipline – vis-à-vis desquels elle ne se montre pas moins critique. Notre clinique, faut-il le préciser, est celle du sujet non du symptôme. Sujet désirant et singulier ; qui sous-tend une clinique vivante et mouvante, inscrite dans le temps long, toujours en travail, jamais constituée. Comme des artisans, nous travaillons lentement, à l’aide d’outils façonnés de nos mains, toujours ajustés à la situation. Où l’on voit que toute réification dans quelque protocole que ce soit trouvera chez nous porte close.
- Située historiquement, géographiquement et socialement. Nos modèles théoriques ne sont pas tombés du ciel des Idées, ni apparus par hasard dans le cerveau d’un homme brillant et sans histoire. Nous nous astreignons à penser les conditions d’émergences de nos disciplines, à en faire la généalogie et l’historicité pour en mesurer les enjeux, y construire de nouvelles réponses, compatibles avec les luttes politiques qui sont les nôtres, celles de l’émancipation de toutes et tous.
- Plurielle en tant que sans cesse irriguée, traversée et bousculée par les disciplines qui émergent des sciences sociales : productions féministes, queer, décoloniales, anti-impérialistes… A ignorer ces courants de pensée, notre proposition ne pourrait que retomber dans ses travers. Comme jadis il nous a fallu nous mettre à l’école de la classe ouvrière – et aujourd’hui encore – il est temps de nous mettre à l’école de l’ensemble des minorités qui ont des choses à dire, des critiques à nous adresser, des expériences à partager.
- Joyeuse enfin, car il n’est que des affects joyeux qu’émerge les propositions qui le sont pareillement. Si la colère peut constituer un moteur de la lutte, il n’y a que la joie qui puisse en extraire un horizon désirable. C’est un « pour » que nous cherchons à bâtir, un collectif dont l’amitié est le ciment, qui fait du plaisir une nécessité. Nous ne nous faisons pas de la lutte une idée sacrificielle ; laissons aux masochistes cette prérogative. Il nous importe de faire place à l’humour, de pouvoir rire de nous-mêmes, de nos inspirateurs·trices ensuite, de nos adversaires enfin.
Pour conclure, nous dirons ceci. Nous autres praticiens du champ psychique nous situons à la croisée des chemins, sommés de trancher une alternative simple : changer ou disparaître. Changer, c’est-à-dire réviser nos fondements théoriques pour tenir compte des paradigmes nouveaux dont s’étoffent les sciences sociales et renoncer à la place hégémonique que notre discipline occupe actuellement. Ou disparaître, car l’émancipation est en marche, rien ne l’arrêtera ; si nous nous tenons du côté des défenseurs de l’ordre ancien, nous disparaîtrons avec lui.
A celles et ceux qui, depuis longtemps, nous interpellent à ce sujet ou qui n’en pensent pas moins, nous voulons dire : le message a été entendu.
Au travail !